Episode 279

Mercredi 19 octobre 1966

Les hommes ne pleurent pas

Depuis la mort de sa fiancée, Ann Howard, le Dr Michael Rossi est torturé par un cauchemar récurrent où il voit Ann, en dépit de leur amour, se suicider. Mais maintenant au cours de l’audience préliminaire de Lee Webber, les témoignages sont catégoriques : Ann Howard aurait été assassinée.

Plan général du palais de justice. Le Dr Rossi se gare et entre dans le tribunal, portant un journal en main.


Dans le couloir du tribunal, Mike croise Fowler qui termine une conversation avec le sergent Walker. 

Mike brandit le Clarion qu’il a dans la main et qui décrit le témoignage de Chris. Il voudrait savoir quel impact cela a eu sur le juge. Fowler n’en sait rien. Il lui demande s’il est maintenant convaincu que Lee Webber a tué Ann Howard. Mike avoue que oui. 

Fowler lui répond que si Mike avait témoigné correctement, comme cela avait été convenu, Lee aurait été davantage acculé. 

Ils entrent dans la salle d’audience. Fowler va à sa place tandis que Mike prend un siège dans l’assistance.  

Lee est installé à côté de Steven. Il fait observer à son avocat qu’il n’y a pas autant de journalistes que ça dans la salle. Il donne des conseils à Steven à propos de l’audience. Steven lui rétorque que c’est lui l’avocat. Il sait ce qu’il a à faire. 

Elliot Carson entre et s’assoit à côté du Dr Rossi. Il voudrait que Mike aille de nouveau interroger la jeune fille qu’ils ont recueillie à l’hôpital. Il est sûr qu’elle sait des choses qui pourraient faire avancer l’enquête. 

Mike trouve indécent le fait qu’Elliot insiste pour qu’il y aille maintenant. 

— Je veux assister au contre-interrogatoire. 

— Le temps presse, Mike. Plus le temps passe, et moins on aura de chances de retrouver Allison. 

— Vous pouvez comprendre à quel point ce procès est important pour moi ! rétorque sèchement le médecin. 

Elliot n’insiste pas davantage. 

La cour est appelée à siéger. 

— Veuillez vous lever, déclare solennellement l’huile.

L’assistance se lève. L’huissier poursuit :

— District 12 du comté de Peyton en session. Présidé par l’honorable juge Irwin A. Chester.

L’assistance s’assoit. Le juge prend la parole. 

— L’affaire des citoyens contre Lee Webber. Est-ce que l’avocat de la défense veut contre-interroger le témoin ?

Steven se lève. 

— Je le veux, Votre Honneur. 

— Très bien, Christopher Webber à la barre, s’il vous plaît. Qu’il soit noté que le témoin est déjà sous serment. 

Steven démarre l’interrogatoire. 

— Monsieur Webber, depuis combien de temps connaissiez-vous la défunte, Ann Howard ?

— Je l’ai rencontré lorsque j’avais sept ans, c’était il y a dix-sept ans. 

— Et qu’est-il arrivé le jour où vous l’avez rencontrée ?

— J’ai eu un accident et j’ai perdu la vue. 

— Pour en revenir aux voix, vous attestez avoir eu des difficultés à les entendre à cause du vent et de la marée. 

— Les mots se perdaient dans les vagues, monsieur Cord. La mer était agitée ce jour-là. 

— C’est possible. Mais ce que vous avez dit à M. Fowler, c’est que vous ne pouviez pas entendre ce qu’ils disaient. Dites-moi exactement ce que vous avez entendu. 

— Je n’ai pas pu retenir les mots exacts. 

— Êtes-vous en train de changer votre témoignage ?

— Non. 

— Alors, la question reste posée. Qu’avez-vous entendu ?

— Monsieur Cord, il est possible de distinguer des voix sans être capable de comprendre ce qu’ils disent.  

— Donc vous avez entendu des voix, puis un bruit qui ressemble à un coup, et ensuite un cri ?

— Oui. 

— Alors, elle a pu crier parce qu’elle tombait, n’est-ce pas possible ? 

— C’est possible.

— Donc, vous ne savez pas en réalité si elle a été poussée. En fait, vous ne savez même pas si c’est elle qui a crié. Ça aurait pu être n’importe qui d’autre. 

— C’était le cri d’une femme.

— Mais pas nécessairement celui d’Ann Howard.

— Qui d’autre, monsieur Cord ?

— En réalité, monsieur Webber, votre témoignage visuel se réduit à… voyons voir : des voix, un cri et un bruit de rocher qui roule. Ce qui me permet de dire que votre identification de la voix du défendeur est contestable. 

Fowler se doit d’intervenir :

— Objection, Votre Honneur. Le témoin est sûr d’avoir identifié Lee Webber. 

— Mais il peut se tromper, rétorque Steven. C’est une possibilité. J’essaie simplement d’établir ce fait. 

— Rejetée, décide le juge. Poursuivez, monsieur Cord.

— Admettant cette possibilité, monsieur Webber, quelles autres preuves avez-vous de la présence de votre frère sur la falaise ?

— Je l’ai entendu parler. 

— Maintenant, je suppose que vous allez clamer pouvoir identifier le défendeur au bruit de ses pas ?

— J’ai entendu le bruit de sa mobylette.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas mentionné à M. Fowler dans votre témoignage ?

— Je ne pouvais répondre qu’aux questions qui m’étaient posées, monsieur Cord. M.   Fowler était déjà passé à une autre question.

— La question sur votre certitude, si je me souviens bien. À quelle heure avez-vous entendu la mobylette partir ?

— Tard dans l’après-midi. 

— Pouvez-vous me donner une heure plus précise ? Était-il 5 h, 5 h 30, 6 h ? Plus tard ?

— Je ne suis pas très bien placé pour juger du temps, monsieur Cord. 

— Je vois que vous portez une montre en braille.

— Oui. 

— Monsieur Webber, vous êtes étudiant en droit. Vous détaillez parfaitement ce que vous avez entendu et vous n’avez jamais pensé à vérifier l’heure, alors que vous pouviez savoir que ce serait important pour l’enquête. 

— J’avais oublié ma montre, monsieur Cord. J’étais perturbé lorsque j’ai quitté la maison ce jour-là, et je ne l’avais pas prise avec moi. 

— Et, bien sûr, je ne peux pas vous demander la position du soleil. Nous qui pouvons voir, ça nous est très utile, monsieur Webber. Je viens de penser à une chose, il vous est très facile de me détester. 

— Eh bien, vous et moi sommes deux personnes différentes, monsieur Cord.

— Il fut un temps où vous détestiez Ann Howard. Et lorsque vous avez appris qu’elle était innocente, que s’est-il passé ?

— Est-ce que j’ai arrêté de la détester ? Faux, monsieur Cord. Je ne l’ai jamais réellement détestée.  

— Vraiment ? N’avez-vous pas transféré cette haine à la personne qui a passé sa vie à la nourrir ?

— Bien sûr que non.

— Votre frère a enfermé vos émotions aussi sûrement qu’il vous a poussé de la falaise et a provoqué votre cécité. Maintenant, vous dites à cette Cour que vous étiez, et êtes toujours, au-dessus de la haine. Ce ne serait pas moins un miracle si votre vue revenait ici même à la barre des témoins.

John est choqué par les déclarations de Steven. 

— Objection, Votre Honneur !

— Objection rejetée.

Steven poursuit donc :

— Maintenant, pouvez-vous me regarder dans les yeux et me dire la couleur du costume que je porte, et ensuite dites-moi que vous êtes objectif à propos de la culpabilité de votre frère et je vous croirai, monsieur Webber. 

Le procureur est indigné :

— Mais… Votre Honneur !

Chester ne cède pas :

— Rejetée, monsieur Fowler.

Chris répond à Steven du tac au tac :

— Dites-moi que vous pouvez être objectif à propos de la mort de votre propre sœur et je vous croirai, monsieur Cord. 

— Maintenant, je veux la vérité. J’ai peur que votre motif soit subtil. Mais peut-être êtes-vous incapable de l’admettre à vous-même. Nous en avons déjà parlé auparavant, Chris. Sous le vernis de la résignation, j’ai senti l’amertume. Vous me répondez calmement, prudemment, mais je peux entendre la colère. En tant qu’avocat, j’ai à prouver que la colère et l’amertume sont là. En tant qu’homme, je comprends votre cause. Vous avez ma sympathie.

— Gardez votre compassion, monsieur Cord. Si vous voulez me faire des excuses, faites-en d’abord à vous.

Le juge intervient :

— Monsieur Cord, monsieur Webber. Je sais que vous deux être bien informés. Toutefois, il me semble urgent de vous rappeler que vos commentaires doivent se limiter au cas présent. Vous pouvez continuer.

— Connaissez-vous la définition du mot parjure, et la peine que l’on peut encourir ? demande l’avocat de Lee. 

— Oui. 

— Le prix est élevé. Emprisonnement et déshonneur. Mais pour vous, le prix risque d’être encore plus élevé. Si vous êtes en train de mentir, vous ne pourrez jamais pratiquer votre futur métier dans une Cour. Êtes-vous conscient de cela ?

— J’en ai pleinement conscience, opine Chris. 

— Il ne vous sera jamais permis de passer l’examen du barreau. Vous pouvez détruire votre avenir et toute votre vie. Ne soyez pas victime une deuxième fois. Maintenant, admettez-le. Admettez que vous ne savez pas. Que vous n’étiez pas là-bas. Admettez que votre histoire de vous cacher sur la corniche n’était qu’une histoire et rien d’autre. 

Mais Chris persiste :

— J’étais là et j’ai tout entendu.


Chez les Carson, Constance utilise un appareil pour stériliser le lait du bébé tandis que Betty est assise à la table, portant Matthew dans ses bras. 

Le téléphone sonne et Betty va répondre. Elle tend le combiné à Constance. Il s’agit d’un appel anonyme d’une personne au sujet d’Allison. 

L’homme au bout du fil dit connaître la jeune fille, et insinue qu’elle est enceinte.


Mlle Choate entre dans la chambre de Rachel pour s’occuper d’elle. Rachel est éveillée. Le Dr Rossi entre à son tour. 

Rachel souhaite bonne nuit au médecin, qui reste près d’elle jusqu’à ce qu’elle s’endorme. 

Mlle Choate dit à Mike qu’elle n’a pas eu besoin de lui donner un somnifère pour qu’elle s’endorme. Elle pense que Rachel commence à se sentir en sécurité à l’hôpital.

Quand Mike retourne à son bureau, il y trouve Elliot.

Celui-ci fait pression sur Michael concernant Rachel et les informations qu’elle pourrait donner sur Allison. Ils s’affrontent, chacun campant sur ses positions. Mike a sous sa responsabilité une jeune fille extrêmement fragile qu’il doit protéger. Elliot, de son côté, donne la priorité à Allison et il estime que le médecin devrait faire pareil. 

Elliot lui dit qu’il n’a pas supporté le visage de Constance quand il lui a appris la nouvelle. Elle était partagée entre espoir et désarroi. 


Chez les Carson, Constance est dans la cuisine. Eli dans le salon. La sonnette de la porte d’entrée retentit. Constance passe le visage à travers la porte de la cuisine. 

— Vous voulez bien aller ouvrir, Eli ?

— J’y vais, Connie. 

Eli se rend à la porte d’entrée et l’ouvre. Elliot, qui s’attendait à voir Constance, s’exclame :

— Félicitations… 

Il porte d’une main un bouquet de fleurs et de l’autre une bouteille de champagne. Puis il se rend compte que c’est Eli et affiche un visage surpris. 

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Pourquoi est-ce que tu n’utilises pas ta clé au lieu de déranger les invités ?

— Où est-elle ?

— Dans la cuisine. (en criant à l’intention de Constance) : C’est Elliot !

Constance entre dans le salon où Elliot l’attend avec des fleurs.

— Juste une marque de mon estime, mon amour et ma gratitude pour m’avoir donné, nous avoir donné, un si magnifique, si fort et si intelligent fils.

Constance sourit, mais ne prend pas le bouquet. 

— C’est très gentil à toi. 

— Eh bien, vas-y, prends-les.

Constance brandit alors une bouteille de champagne. Ils semblent avoir eu la même idée. 

— De la part du père magnifique, fort et intelligent de Matthew, sourit Constance. 

— Eh bien, merci chéri, je…

Eli se met à rire. 

— Tu devrais voir ton visage.

Elliot penche la tête vers son père en interrogeant Constance :

— Qui est ce vieil homme ricanant ?

— Je pensais que tu le connaissais, répond Constance. 

— Bien, ne restons pas là ! s’exclame Eli. Allons prendre des verres !

— Bonne idée, fait Elliot. 

— Vraiment dommage que le vaudeville n’est plus à la mode, vous auriez fait fortune, tous les deux, plaisante Eli. 

Elliot rit. 

— On ferait mieux de boire ce champagne tant qu’il pétille encore. 

— Je vais mettre ces fleurs dans un vase. Je reviens tout de suite.

— Elliot, je pense que je devrais rentrer à la maison, annonce Eli.

— Oh, allez Papa. C’est du champagne. Je sais que dès qu’il y a du champagne, tu te comportes comme une éponge.

— Je sais, je sais. Mais je ferais mieux de partir. Embrasse Connie pour moi. Et merci pour la comédie, tu es un très bon comédien.

Eli s’en va. Constance revient dans le salon, surprise de ne pas y trouver son beau-père. 

— Eli est parti ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Il a découvert que je jouais la comédie. La raison est… Eh bien, ce n’est pas qu’il y a de mauvaises nouvelles. C’est juste qu’il n’y a pas de nouvelles du tout. J’ai pratiquement traîné Mike Rossi hors du tribunal pour que nous puissions parler à la fille de la cabane qui a été trouvée avec le bracelet d’Allison. Il a soudainement pensé qu’il valait mieux attendre un peu. Et j’ai essayé de l’en dissuader. Je voulais des réponses tout de suite. Finalement, je pense qu’il avait raison.

— Il n’a rien découvert, n’est-ce pas ?

— Je n’ai même pas vu la fille. Oh, Connie, je sais combien tu dois être déçue, mais il n’y a actuellement rien d’autre à faire que d’être patient et d’attendre.

— C’est pour cela que tu m’as apporté les fleurs et le champagne ?

— Seulement le champagne. J’avais prévu de t’offrir des fleurs quoiqu’il arrive. Me pardonneras-tu ?

— Tu as fait du mieux que tu as pu. Je pense que je jouais la comédie, moi aussi. Tu sais, j’ai eu un appel terrifiant aujourd’hui.

— C’est-à-dire ?

— À propos d’Allison. 

— Quelqu’un a appelé et a clamé savoir quelque chose sur elle ?

Constance acquiesce. 

— L’homme qui a appelé était un malade. 

— Je suis désolé.

— J’aurais dû m’y attendre.

— Eh bien, enlève cet appel de ton esprit. Oublie-le.

— J’espérais que tu serais de meilleure humeur. Parce que tu peux me rassurer en me disant que tout va bien aller.

— Chérie, tout va bien aller.

— Je sais que c’est injuste de faire…

— Crois-moi, Connie. Tout va bien aller. Dis-moi, comment va le petit bonhomme en haut ?

— Il dort.

— Ah mince, c’est dommage.

— Dommage, pourquoi ?

— Parce que je voulais lui parler. Je voulais lui dire à quel point il est important à nos yeux. À quel point nous avons besoin de lui !

— Allons le lui dire.

Constance et Elliot montent à l’étage et rejoignent la chambre de Matthew.

— Peut-être devrions-nous descendre Matthew pour la petite fête, suggère Constance. 

— Je ne sais pas si Matthew appréciera la fête, particulièrement s’il est endormi.

— Peut-être que l’ouverture de la bouteille de champagne le réveillera. Il est à croquer lorsqu’il est réveillé. 

Il passe devant la chambre d’Allison et le regard d’Elliot s’assombrit. 

— Qui a-t-il ? demande sa femme. 

— C’est la chambre d’Allison. Je ne sais pas, mais ces dernières semaines, à chaque fois que je passe devant, c’est comme si je marchais contre un mur de pierre. Et je sais, j’étais le seul à insister pour que cette chambre reste fermée. Je pensais que la laisser ouverte te ferait souffrir. 

— Cela m’a fait souffrir. Aller dans cette chambre, ouvrir et fermer les rideaux. Tu as eu tout à fait raison de m’arrêter.

— Je ne suis pas sûr d’avoir eu tout à fait raison. Mais ce dont je suis sûr, c’est que dorénavant, cette chambre restera ouverte. Nous ne pouvons pas exclure Allison de notre vie, Connie. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. C’est un endroit vivant. Cette chambre a besoin de lumière. De soleil et de clair de lune. Et de bruit aussi. Les bruits de la rue. Et tout particulièrement les bruits venant de cette maison.

— Tu ne peux pas l’oublier non plus, n’est-ce pas ?

— Non, je ne peux pas. Bien sûr je pourrais feindre, comme tout à l’heure en bas, mais je ne pourrais jamais l’oublier. 

—  Oh, Elliot.

— Tu sais quoi. Il y a bien longtemps, quand j’étais un petit garçon, je me souviens que je trottais derrière mon père jusqu’au quai. Je me souviens de ce pêcheur. Il donnait à manger à une tortue de mer. Elle était énorme. J’étais totalement fasciné par elle. Je me souviens encore des paroles de mon père : « Ne t’approche pas d’elle ». Bien sûr, je me suis approché et la tortue a essayé de me mordre. J’ai eu la peur de ma vie. J’ai dû pleurer plus d’une heure. Et mon père disait : « Les hommes ne pleurent pas, les hommes ne pleurent pas ». Et bien, j’ai une nouvelle pour mon père. Les hommes pleurent.


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