Mardi 24 mai 1966
Arthur Crain
Hier soir, Rodney Harrington a été obligé de prendre parti contre son frère ou son grand-père, Martin Peyton. Ce matin, Rodney réalise qu’il a fait le mauvais choix. Et il doit le rectifier, sans se soucier des effets que cela aura sur son grand-père.
Une vue générale du porche du manoir près de l’entrée principale.
Rodney descend les escaliers de l’aile gauche du manoir, fait une pause, puis retourne en haut et se dirige vers l’aile droite. Il parvient devant la porte de la chambre de Peyton et frappe. Hannah se lève et se dirige vers la double porte. Elle fait entrer Rodney.
— Bonjour, madame Cord. Pourrais-je parler à mon grand-père en privé, s’il vous plaît ?
Hannah quitte la chambre en fermant la porte. Rodney s’approche du vieil homme.
— Grand-père, je voulais simplement te dire que j’ai eu tort de la façon dont j’ai agi hier soir. Et je pense que tu as eu tort, toi aussi. Je parle de la façon dont tu as traité Norman.
Peyton semble s’amuser des propos de son petit-fils.
— Eh bien, qui a-t-il de si drôle ? s’étonne Rodney.
— La plupart des gens ont le visage bouffi, sont ternes et à moitié endormis le matin. Moi je te trouve en colère, rafraîchissant, stimulant, et maintenant amusant.
— Est-ce que tu as entendu ce que j’ai dit ?
— Chaque mot.
— Et tu trouves cela amusant ?
— Rodney, j’essayais simplement d’aider Norman.
— Comment ? En l’humiliant ?
— Avant que tu ne t’interposes, j’ai…
— Interpose ? La situation nous échappait.
— Avant que tu ne t’interposes, j’ai offert d’aider Norman à aller à l’université. L’aider aussi à s’en sortir financièrement. Mais il est assez fier pour refuser mon aide.
— Tu as fait en sorte que ce soit un crime de refuser.
— Lorsque tu te maries avec une fille Jacks et que tu es sans le sou et inculte, c’est effectivement un crime de refuser de l’aide.
— Tu es stupéfiant. Vraiment stupéfiant. La façon dont tu as traité Norman. La façon dont tu l’as toujours traité. Et tout ce que tu ressens, c’est qu’il est trop fier pour refuser ton aide ?
— Que crois-tu que je devrais ressentir ?
— Je pense que tu devrais te sentir coupable et honteux de la façon dont tu l’as traité. De la façon dont tu as ignoré son existence pendant toutes ces années. Et aujourd’hui de la façon dont tu ignores Rita.
— Tu es le seul qui devrait se sentir coupable et honteux de la façon dont tu as poussé Norman hier soir. Qu’est-ce que tu as pu dire pour que Norman vire au rouge ? Je me souviens. Il a dit : « Qu’est-ce que tu as fait pour avoir été choisi, Rodney ? ». C’est ce qui a provoqué ta colère et ton explosion de violence. C’est de ça que tu devrais avoir honte.
— Tu as raison, je me sens responsable. Et je vais faire en sorte d’arranger toute cette histoire. Mais ça ne veut pas dire que tu n’as pas ta part de responsabilité, grand-père.
— Vous êtes à côté de la plaque, tous les deux. Norman pour son comportement ridicule, et toi pour le défendre. Norman devrait être heureux, extrêmement heureux d’avoir quelqu’un capable de l’aider financièrement lorsqu’il en a besoin. Est-ce si difficile à comprendre ?
— Ne comprends-tu pas ? Tout ce qu’il veut de toi est la seule chose que tu ne lui as jamais donnée : ton approbation, ton affection, ton amour. C’est tout ce dont il a besoin. Je ne sais pas. Peut-être… peut-être que tu ne peux pas donner ça. Peut-être que c’est la seule chose que tu n’es pas capable de donner, à personne.
Rodney ouvre la porte de la chambre et s’en va.
Hannah revient.
— Eh bien, est-ce que ça vaut la peine ? dit-elle.
Elle referme la porte, et poursuit :
— Est-ce que ça valait vraiment la peine de faire revenir le père de Rodney à la fabrique juste pour que Rodney habite le même toit que vous ? Ainsi vous pouvez essayer une nouvelle fois de gagner la loyauté et l’amour de ce garçon ?
— Ça ne te regarde pas.
— Tous vos sacrifices, sans valeur.
— Je n’ai pas besoin de ta pitié.
— Je ne vous donne pas ma pitié.
— Aussi longtemps que j’en serai capable, je continuerai à essayer d’influencer mes petits-fils de la façon que j’estime la meilleure.
— C’est futile.
— Sors d’ici, Hannah.
— Même si vous parvenez à gagner leur confiance dans un futur proche, ça ne servira à rien. Rien du tout. Parce que dès qu’Ann Howard aura décidé de laisser la vérité éclater, la vérité à propos de vous, Martin, à propos de votre raison d’avoir soudainement fait exploser cette famille, votre précieuse relation avec vos petits-fils va s’effondrer. Tout s’effondrera. Tout ce que nous avons essayé de protéger.
Hannah quitte la pièce.
Steven arpente le quai, près de la maison d’hôte, vers la taverne. Ann conduit sa nouvelle voiture et s’arrête près de lui.
— Bonjour, Ann.
— Eh bien, que pensez-vous de ma nouvelle voiture ?
Steven observe l’épave.
— Eh bien, je suppose que c’est toujours mieux que faire de la marche. Plus du problème à l’hôpital ?
— Non. De ce côté, c’est tellement calme que c’en est de mauvais augure. Et vous ?
— J’ai finalement retrouvé la trace d’Arthur Crain. Je le rencontre ce matin même.
— Fantastique ! jubile-t-elle. De quoi se souvient-il au juste ?
— Nous n’avons pas beaucoup parlé au téléphone. Mais il m’a dit qu’il se rappelle très bien l’accident sur la falaise.
— Après toutes ces années, c’est presque incroyable !
— Écoutez, laissez-moi vous prévenir. Ne vous réjouissez pas trop vite.
— C’est drôle de savoir qu’un type comme Arthur Crain deviendrait si important à mes yeux.
— C’était un de vos accusateurs.
— J’ai peine à me souvenir à quoi il ressemble.
— Vous étiez des enfants à l’époque. Nous étions tous des étrangers les uns pour les autres.
— Me tiendrez-vous au courant de votre entrevue ?
— Bien sûr.
— Quoi qu’il arrive ?
— Quoi qu’il arrive.
— Au revoir.
Ann redémarre et s’en va. Steven poursuit jusqu’à la taverne.
Il entre dans l’établissement et interpelle Ada. Elle s’approche de lui.
— Eh bien, vous êtes matinal.
— J’ai rendez-vous avec quelqu’un.
— Vous êtes mon invité. Café ?
— Pas tout de suite.
— Veuillez m’excuser, Rita est ici. Je dois lui parler.
— Bien sûr.
Ada se rend à l’arrière-boutique pour parler avec Rita.
— Tu es venue spécialement ici pour faire une razzia sur la crème glacée ?
— Non, juste pour te parler.
L’air maussade de Rita n’échappe pas à Ada.
— Eh bien, il y a une première fois à tout.
Elle tend une assiette de nourriture à sa fille.
— Non, c’est ton petit-déjeuner, marmonne Rita. Je n’ai pas faim.
— Il faut que tu prennes des forces.
— À qui as-tu parlé ?
— Au Dr Rossi.
— Quand ?
— Il est passé ici.
— Maman ?
— Ce n’est pas parce qu’il est médecin qu’il n’a pas le droit d’aller dans un bar.
— Qu’a-t-il dit ?
— Que tu ne devrais pas sauter des déjeuners ! Maintenant, que voulais-tu me dire ?
— Crois-tu que c’était mal de ma part de ne pas vouloir de bébé ?
— Il est difficile de répondre à cette question dans le contexte actuel.
— Je ne sais plus où j’en suis. Norm s’est mis en tête qu’on pouvait se permettre d’en avoir un. Moi je suis pour attendre. Puis il décide que c’est effectivement une bonne idée d’attendre, et moi je change d’avis et j’en veux un.
— C’est normal. Tout le monde…
— Non, ce n’est pas normal. Les femmes ne devraient pas ne pas vouloir de bébé. C’est mal. J’ai peur, Maman. Et si jamais je ne pouvais tout simplement pas en avoir ?
— Tu vas très bien. Tu es juste un peu nerveuse.
— Si nous décidons réellement d’avoir un bébé et que je ne peux pas en avoir, j’en mourrais. Tout simplement, j’en mourrais… Eh bien, dis quelque chose.
— Que veux-tu que je te dise ?
— Dis-moi que je ne serai pas punie pour ne pas avoir voulu de bébé.
— Je ne peux pas. Ton père et moi ne sommes pas restés longtemps ensemble. Notre mariage battait de l’aile et je pensais qu’avoir un bébé pourrait nous aider. Mais c’était faux. Il est parti avant ta naissance. Je suis tombée enceinte au moment où j’avais besoin de me sentir attirante. Je ne voulais pas de toi. Je t’ai détestée. Si quelqu’un devait être puni, ce serait moi. J’étais sur le point de te faire adopter.
— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
— J’ai commencé à t’aimer.
— Maman, dis-moi que je pourrais avoir un bébé un jour.
Constance et Allison s’affairent à la librairie tandis que Betty entre.
— Bonjour.
Allison et Constance la saluent en retour.
— Qu’est-ce que l’on peut faire pour toi ? demande la propriétaire des lieux.
— Je ferais mieux de vous aider vous, ou vous serez dans la salle d’accouchement dès cet après-midi, plaisante Betty.
Allison en profite pour dire :
— J’ai dit à maman que je pouvais m’occuper de la librairie, mais elle veut encore pouvoir garder un œil dessus.
Betty en vient au but de sa visite.
— Je voudrais un livre de cuisine.
— Je vais te montrer où ils se trouvent, sourit Constance.
— En fait, c’est un livre de cuisine sans sel que je recherche, si vous en avez un.
— Voyons voir… nous en avons un… il devrait se trouver ici, si j’arrive mettre la main dessus…
— Betty, j’ai un livre parfait pour toi, annonce Allison. C’est mon préféré. Il comprend quinze pages sur la façon de préparer un porc en sauce pour trente-cinq personnes. C’est fantastique. Tu le sers sur un grand plateau en bois et tu places une pomme dans sa bouche.
— Ce serait amusant d’essayer, glousse l’employée de Martin Peyton.
— Tu veux quand même le livre sans sel ?
— Bien sûr, je vais pouvoir concocter du porc en sauce sans sel.
— Dois-je mettre cela sur le compte de M. Peyton ? s’enquiert Constance.
— Non, envoyez la note au bureau de Steven. Vous n’avez pas besoin de mettre une dénomination sur la facture, n’est-ce pas ?
— Non. Nous pouvons simplement l’appeler : « livre de cuisine ».
— C’est parfait. Steven et moi aimerions vous avoir à la maison. C’est encore un peu la pagaille, je suis en pleine décoration.
— Nous en serions ravis. Je suis sûre que tu as fait du bon travail.
— Merci. Passez quand vous voulez.
— Nous n’y manquerons pas.
Betty s’en va. Constance se tourne vers sa fille.
— Betty va donner un grand dîner, exact ?
— Exact.
— Les personnes qui sont au régime sans sel ont des problèmes cardiaques, exact ?
— Exact.
— Et la seule personne que nous connaissons avec ce genre de problème est Martin Peyton, exact ?
— Exact.
— C’est probablement une de ces sinistres fêtes comme un anniversaire surprise.
— Pour M. Peyton ?
— Oui.
— Betty est une épouse formidable, fait Allison. Elle arrive à tout diriger. Steven est un homme chanceux.
— Cela ne suffit pas à être une bonne épouse, Allison.
— Non, c’est sûr. Mais ça aide. Parce que cela montre que Betty sait qui elle est, et ce qu’elle veut dans la vie. Je l’envie. J’aimerais être comme elle.
— Oh, Allison, arrête avec ça ! Tant que toi et Rodney avez des problèmes, tu te compareras toujours à d’autres filles. Betty a également eu sa part de problèmes. Rodney t’aime pour ce que tu es.
— Peut-être.
Steven attend toujours à la taverne, jouant à faire des ronds de son doigt avec la poussière du comptoir. Arthur Crain entre enfin et s’assoit à côté de lui.
— Je suis vraiment désolé pour ce retard, monsieur Cord.
— Tout va bien, monsieur Crain. J’apprécie le temps que vous prenez à venir me voir.
— J’ai décidé de faire une balade du côté de la station. J’ai oublié à quel point c’était loin d’ici.
— Café ? Le bar n’ouvre pas avant midi.
— Oh, rien pour moi, merci. Cet endroit n’a pas changé. C’est toujours Ada qui le tient ?
— Oui.
— J’avais toujours l’habitude de passer du temps ici.
— Quand êtes-vous venu dans cette ville pour la dernière fois ?
— Oh, laissez-moi compter… Cinq ans, je crois. Oui, ça fait cinq ans. C’était pour un jour. Je ne vous aurais jamais reconnu après toutes ces années.
— Moi non plus, avoue l’avocat.
— Vous avez eu de la chance de me trouver à la maison. Je voyage beaucoup en ce moment. C’est curieux après toutes ces années. Quelqu’un reparle de ce qui est arrivé sur la falaise.
— C’est Ann Colby qui a décidé d’en reparler, monsieur Crain.
— C’est elle ?
— Elle habite ici sous son nom de femme mariée, Howard. Elle m’a engagé pour découvrir ce qui s’est passé. Vous m’avez dit au téléphone vous souvenir parfaitement de l’incident.
— C’est vrai.
— En ce qui me concerne, mes souvenirs sont vagues et confus.
— Pas les miens, affirme Crain. J’ai bien peur de ne jamais les oublier.
— Aviez-vous déjà joué avec les mêmes enfants auparavant ?
— Oh oui ! De nombreuses fois.
— Et vous aviez tous conscience qu’une chute du haut de la falaise pouvait être fatale ?
— Oui.
— Aviez-vous déjà vu Ann Howard auparavant ?
— Non.
— Vous rappelez-vous son apparence ?
— Je crois, oui. Je crois qu’elle portait un pull rouge et une jupe. Oui, c’est ça, je me souviens du pull rouge. C’est exact, n’est-ce pas ?
— Où étiez-vous lorsque l’accident s’est produit ?
— J’étais juste là, tournant autour comme le reste des enfants. Une minute, ce fut drôle et amusant, et la minute suivante, Chris Webber criait et tombait de la falaise. Tout le monde disait que c’était Ann qui l’avait poussé.
— Je sais. Tout le monde l’a dit, Arthur. Je l’ai dit aussi. Mais après m’être forcé à repenser à cette histoire, j’ai réalisé que j’étais effrayé et excité, et que j’avais simplement imité le reste des gosses qui accusaient Ann.
— Êtes-vous en train de dire qu’il s’agit d’affabulations de gosses ? Non, ça ne l’était pas. Le père de la fille s’en est mêlé.
— Qu’entendez-vous par là ?
— Il a dit qu’il croyait qu’elle l’avait fait. Il disait qu’elle était sujette à des accès de colère.
— Vous avez une bonne mémoire, Arthur.
— Pour certaines choses, oui.
—Et vous vous souvenez que c’est effectivement Ann Howard qui a poussé Chris Webber de la falaise ?
— Oui.
— Êtes-vous formel ?
Arthur hoche la tête d’une manière affirmative.
— Oui. Si je ne l’avais pas vu faire, je ne l’aurais jamais dit. Mais je l’ai vu.
Norman est en train de balayer le magasin général tandis qu’un client s’en va. Eli le salue.
— Merci. Au plaisir.
Rita entre dans le magasin, portant un sac d’épicerie. Eli l’accueille avec un grand sourire.
— Bonjour, madame Harrington. Que puis-je faire pour vous ?
Rita fait la moue et désigne Norman d’un mouvement de la tête.
— Il ne me parle pas. Il est fâché contre moi pour quelque chose. Voulez-vous demander à Norman s’il aimerait faire un petit pique-nique avec moi au kiosque à musique aujourd’hui ?
— Dites-lui « non merci », bougonne Norman. Je suis trop occupé.
Eli décide de jouer les médiateurs :
— Si je viens avec vous jusqu’au kiosque à musique en tant qu’arbitre, qui me donnera la moitié de son sandwich ?
— Moi, répond Rita.
Eli se dirige vers Norman.
— Allez…
— Qui va s’occuper du magasin pendant ce temps ? avance Norman.
— Je suis le patron. Et je te donne un ordre.
Eli, Rita et Norman vont au kiosque à musique et s’y installent.
— Il y a un sandwich pour Norman, dit Rita.
Elle tend un sandwich emballé à Eli. Eli le jette à Norman.
Elle sort ensuite un autre sandwich du panier et le tend à Eli.
— Voici le vôtre.
— Vous savez, mon ami William Shakespeare avait l’habitude de dire que le véritable amour ne pouvait jamais se froisser. Norman, tu es trop vieux et trop sensible pour agir de la sorte.
— Ce n’est pas votre affaire, monsieur Carson, maugrée le jeune homme.
— C’est l’affaire de Rita. Et si tu n’as pas le courage de lui dire pourquoi tu t’es querellé et le dire sans te fâcher, c’est moi qui vais me fâcher.
— C’est déjà fait. Merci.
— Et si tu ne peux pas parler de ceci raisonnablement et calmement, et avec honnêteté et…
— J’ai compris.
— … alors tu n’aurais pas dû te marier. C’est tout ce que j’avais à dire.
Rita sort de son sac une boîte en plastique.
— Oh, mais j’ai une salade de pommes de terre avec des œufs, des carottes et des olives. Vous n’en voulez pas ?
— Vous devez régler vos affaires entre vous.
Eli se lève et s’en va. Après un instant d’un silence lourd, Rita brise la glace.
— Il y a du céleri rémoulade, si tu en veux.
Elle en offre à Norman.
— Je me suis disputé avec mon grand-père, l’informe-t-il. Puis Rodney…
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?
— C’était une dispute sans intérêt.
— Était-ce à propos de moi ?
— Qui sait à propos de quoi c’était ? Grand-père voulait me donner de l’argent. Je lui ai dit : « Non. Merci. On se débrouille très bien ». Alors il a durci le ton. De plus en plus. Alors est arrivé celui qui se mêle de tout, à savoir Rodney. Je ne sais pas qui a frappé en premier. J’ai toujours voulu être indépendant. Eh bien, je suppose que je devrais être aux anges.
— Et ce n’est pas le cas ?
— Ma spécialité est de pousser les gens à bout. Jusqu’à ce qu’ils me tapent dessus. Alors je commence à me sentir désolé pour moi. Puis je vais chercher ailleurs d’autres personnes avec qui me battre. Le seul problème, c’est que je fais fuir les gens. Est-ce que tu veux prendre des distances ?
— Non.
Norman se dirige vers Rita.
— Même si je…
— Peu importe.
— Tu es folle.
— Tu t’es marié avec moi. C’est toi qui es fou.
— Je t’aime.
— Peut-être devrais-je parler à ton grand-père ?
— Je te mets au défi… Bon, je ferais mieux de repartir travailler. Merci pour le pique-nique. Et je m’excuse d’avoir été de si mauvaise humeur hier soir et ce matin.
— Tout va bien.
Norman embrasse Rita, puis retourne au magasin général.
À la fabrique, Rodney entre dans le bureau de Leslie et referme la porte.
— Qu’est-ce que c’était cette hystérie au téléphone ? demande Leslie.
— Eh bien, Norman et moi nous sommes battus. Une méchante bagarre.
— Et tu me demandes d’avoir une conversation avec Norman. Pour arranger les choses, c’est ça ?
— Non, non. Je ne suis pas venu ici pour me plaindre de Norman. Je lui ai dit que la raison pour laquelle j’ai décidé d’habiter chez grand-père, c’est parce que je voulais que tu retrouves ton poste à la fabrique. Je sais que c’est en train de détériorer tes relations avec lui, mais je n’y peux rien.
— Comment ça tu n’y peux rien ?
— Je ne peux pas m’accabler de cela plus longtemps.
— En quoi cela t’accable-t-il ? Tout ce que j’ai senti au téléphone, c’était que ta dignité d’adolescent a été offensée. Ton armure éclatante est en train de rouiller par ce soi-disant marché malheureux que j’ai fait avec ton grand-père.
— Allons, Papa. Regarde la vérité en face. Ça ressemble plus à un dessous de table.
— Quand te décideras-tu à grandir, Rodney ? Tu as vingt-et-un ans maintenant. Tu es déjà passé par un procès pour meurtre, et tu es toujours…
— Toujours quoi ?
— Tu agis toujours comme un enfant. Avec des notions de moralité de contes de fées.
— Je savais bien que je ne pourrais rien obtenir de toi.
— Alors pourquoi est-ce que tu m’ennuies avec tout ceci ? Pourquoi est-ce que tu ne vas pas voir Norman et lui parler ?
— Parce que c’est un autre de mes problèmes, Papa. Je suis « l’honorable Rodney ». J’ai pensé que je devais te parler, à toi.
— Est-ce que tu en as parlé à ton grand-père ?
— Pas particulièrement.
— Eh bien, quand il va savoir que Norman connaît la vérité, il va être heureux, je peux te l’assurer. Parce que tu vas accomplir pour ton grand-père ce qu’il a essayé de faire échouer pendant vingt ans.
— Je ne peux pas te faire comprendre.
— Tu vas détruire notre famille, Rod.
— Je ne suis pas convaincu d’avoir encore une famille.
— Je te préviens, Rod. Tu vas détruire notre famille, répète Leslie.
— Non, Papa. Pas la famille. Juste toi.
Rodney se retourne et s’en va.





