Lundi 16 décembre 1968
Ce que Betty veut…
À cette heure de la nuit, en cette période hivernale, le bus qui va de Boston à Peyton Place roule lentement et met plus de deux heures à arriver à destination. Un temps suffisant pour Carolyn, afin de prendre une décision. Une décision qui va changer le cours de sa vie et affecter celle de ses proches. La première personne qui aura la chance de la partager n’est pas sa mère, Marsha, mais la meilleure amie de Carolyn, Patricia Anne Cheney, dont le regard objectif pourra l’aider.
Le bus entre dans Peyton Place et s’arrête devant le bâtiment de la banque (qui semble être son arrêt depuis que la station de bus a disparu). Carolyn Russell en descend. Elle se retrouve devant le drugstore, puis traverse le square enneigé jusqu’à la maison de Patricia Anne Cheney.
Pat aperçoit son amie par la fenêtre et lui ouvre. Elles parlent à voix basse pour ne pas réveiller les parents de Pat. Carolyn enlève son manteau, tandis que Pat prend un thermos de café et une assiette de cookies. Elles montent dans la chambre de Pat.
Carolyn lui raconte ce qui s’est passé ce soir avec son père, et le fait qu’elle ait surpris une femme dans sa chambre. Son père ne lui a même pas dit qu’elle était là. Elle a dû le découvrir par elle-même.
Chez les Russell, Marsha éteint les lumières du salon. Elle est seule, car Carolyn l’a prévenue qu’elle dormait chez les Cheney cette nuit-là.
Le téléphone sonne. Fred appelle pour prendre des nouvelles de Carolyn. Il est allongé dans son lit, apparemment seul. Il veut savoir si leur fille est bien rentrée à Peyton Place. Marsha, elle, ne savait pas que Carolyn était partie à Boston.
Ils se disputent, chacun se faisant des reproches. Marsha s’inquiète : et s’ils avaient tous les deux perdu l’affection de leur fille ?
À l’hôpital, les docteurs Rossi et Miles entrent voir Rodney. Celui-ci leur annonce qu’il est prêt à rentrer à la maison. Cela fait des mois qu’il est enfermé ici, et il n’en peut plus.
Le Dr Rossi demande l’avis du Dr Miles.
— Ne me regarde pas comme ça, dit Harry à son collègue. Je n’ai rien suggéré.
Rodney insiste : c’est son idée. Il en a assez de rester entre ces murs. Mike a peur que, s’il sort, il laisse tomber la thérapie.
Rodney lui répond qu’il n’en a pas l’intention. Il compte bien remarcher correctement, le plus vite possible.
Chuck propose de venir chercher Rodney tous les jours pour l’emmener faire ses exercices à l’hôpital. Cela lui paraît un bon compromis. Cependant, Mike est peu disposé à accepter un tel arrangement. Il consulte le Dr Miles. Celui-ci tranche : ils vont tenter un essai, au grand bonheur de Rodney.
Au magasin de motos, Norman boit un café lorsque Betty arrive travailler. Elle lui dit qu’elle se prépare à accueillir Rodney à la maison, et qu’elle est très heureuse de son retour. Norman lui demande si elle compte continuer à travailler ici. Elle répond que tant qu’elle peut s’occuper convenablement de Rodney, cela ne la dérange pas de continuer.
Elle demande à Norman s’il s’indigne de l’argent qu’elle va bientôt recevoir du testament. Elle mentionne que Norman a tout de même reçu cinquante mille dollars de son grand-père, ce qui lui a permis de financer une partie du magasin.
Avant de rentrer chez elle, Betty remercie Norman d’avoir accroché son portrait. Elle est persuadée que Rodney appréciera de pouvoir contempler le tableau chaque jour.
— Arrête, Betty ! Tout ce à quoi Rodney pensera en voyant ce portrait, c’est à Steven.
— Pense ce que tu veux. En tout cas, merci de l’avoir accroché.
— Pas de souci. Si tu as d’autres insanités à accrocher pour rompre avec Rodney, n’hésite pas à faire appel à moi. Je serai ravi de t’aider. Si tu tiens tant à saboter ton mariage, tu peux compter sur mon aide. Fais-le-moi simplement savoir.
Il retourne à l’atelier en claquant la porte.
Chez elle, dans la grange reconvertie en maison, près du quai et du Shoreline, Betty installe une pancarte de bienvenue pour Rodney. Chuck Atwell vient lui rendre visite afin d’étudier la maison et de prendre les dispositions nécessaires au retour de Rodney.
La première chose qu’il remarque, c’est qu’il faudra installer une rampe pour les escaliers, et prévoir certains aménagements pour le lit, la cuisine et les fenêtres. La chambre étant à l’étage, il est impossible pour Rodney d’y dormir. Il faut donc installer un lit dans le salon.
Betty le veut au fond, afin qu’il ne gêne pas l’agencement des meubles. Mais Chuck insiste pour le placer à l’entrée, à droite, sous la fenêtre : Rodney dort fenêtre ouverte et apprécie l’air frais.
Betty concède ces changements, mais c’en est trop lorsqu’Atwell lui annonce qu’il faudra un lit d’hôpital. Betty rétorque que Rodney veut rentrer précisément parce qu’il en a assez des lits médicalisés.
Chuck ne discute pas. Avant de partir, il laisse à Betty les coordonnées d’une société de White River spécialisée dans les installations pour malades à domicile.
Dans la salle à manger du manoir Peyton, Steven et Susan terminent de dîner.
— Encore un peu de café ? demande Susan.
— Mmm… encore un brandy ?
— Volontiers.
— Très bien. Viens en prendre un.
Susan se lève, Steven l’imite. Ils se rapprochent et s’embrassent. La sonnette retentit. Mary fait entrer Betty. Steven ouvre la porte de la salle à manger.
— C’est Mme Harrington, annonce la servante avant de s’éclipser.
— Madame Harrington ! Et comment allez-vous, madame Harrington ?
Betty s’avance.
— J’espère que je n’interromps pas votre dîner.
— En fait, j’ai bien peur que tu interrompes plus que mon dîner.
— Oh ?
— Mais peu importe. Contente de ton portrait ?
— Je l’ai toujours été. C’est bon de l’avoir récupéré… Steven…
Elle s’interrompt en voyant le nouveau tableau accroché à la place du sien, au-dessus de la cheminée. Il représente les contours d’une femme nue enlacée dans les bras d’un homme. Betty est déconcertée, ce qui amuse Steven.
— Tu disais ?…
Elle se ressaisit et vient à l’objet de sa visite.
— Je suis venue te demander une autre faveur.
— Quoi, cette fois ? Je ne vois plus aucun autre souvenir de notre bref, mais ô combien intéressant mariage.
— Je veux cette maison.
— Ah ! Tu veux cette maison depuis le jour où tu es née.
— Je te demande de me la vendre.
— Elle n’est pas à vendre.
— Tu n’as aucune raison de la conserver, objecte Betty. Je veux dire : tu en as fait le tour. Tu t’es assis dans la chaise de ton grand-père. Tu as siroté son brandy. Maintenant, qu’as-tu encore à prouver ?
— Rod déteste cette maison. Il a passé la plupart de ses dernières années à vouloir la fuir.
— Je pense comprendre mon mari mieux que toi.
— J’espère bien ! Tu as travaillé tellement dur à briser l’emprise du vieil homme sur lui. Et maintenant, tu voudrais le replonger dans le passé ?
— Steven, cette maison était un symbole pour toi. Maintenant, tu n’en as plus besoin. Ton grand-père est mort. Tout le monde reconnaît ton importance.
— La petite fille au grand regard colérique. La petite fille aux grands rêves. La petite fille nommée Betty Anderson Harrington Cord…
Steven lui saisit le menton.
— Et de nouveau Harrington. Ça fait beaucoup. Un léger goût d’ambition, dirait-on. Avec une pointe de : si tu n’y arrives pas, recommence.
— Steven…
— Eh bien, tu as déjà ma réponse. Non. Et je ne changerai pas d’avis.
Steven se dirige vers le bar et se sert un verre.
— Et qu’en est-il de ce merveilleux cottage ?
— Nous l’aimons. Mais il ne correspond plus à nos besoins actuels.
— Ou à votre futur rempli de richesse.
— La chambre est au grenier. Les escaliers sont trop hauts pour Rodney. Il ne pourra pas les monter.
— Alors installe-le dans le salon.
— Ça risque d’être trop encombré.
— Alors déménage dans une maison plus grande. Pourquoi n’achèterais-tu pas un de ces ranchs qu’ils construisent derrière le terrain de golf ? Ça n’a peut-être pas beaucoup de style, mais c’est spacieux, et il n’y a pas d’étage.
— Steven, je peux comprendre que cette demeure ait été importante pour toi lorsque ton grand-père était en vie. Tu vivais ici dans le but de te rapprocher de lui. Mais maintenant, il est mort.
— Malheureusement, je suis aussi sentimental que vindicatif. Nous nous sommes mariés dans cette demeure. Toi et moi.
— Tout ça est fini. C’est du passé. Tu ferais mieux de te trouver un endroit où tu puisses oublier tout cela.
— Merci pour le conseil.
— Steven, cet endroit doit être un terrible fardeau pour toi, financièrement.
Susan apparaît.
— Il peut toujours le garder à flot.
Betty est surprise de voir Susan. C’est la deuxième fois en peu de temps qu’elle surprend une conversation et s’y immisce.
— Oh… je ne savais pas que les ex-femmes de révérends ne recevaient pas de pension alimentaire.
— Je suis née dans la richesse. Je n’ai pas eu besoin de me marier pour cela.
— Oh oui… j’oubliais votre père. Mais je suis sûre que d’autres, eux, en ont besoin. Vous avez l’air comme chez vous ici.
— Oh, mais c’est le cas. Complètement. Je me suis même permis de choisir ce nouveau tableau. Vous aimez ?
— Non, ce n’est pas mon goût.
— Je ne pensais pas que ça vous plairait. L’autre était plus flatteur. J’ai dit à Steven, lorsque j’ai acheté celui-ci, qu’il me rappelait un peu votre portrait. Juste un peu.
— Je n’étais pas d’accord, murmure Steven, timidement.
— C’est justement pour ça que je l’ai acheté. Dites-moi, madame Harrington, pourquoi voulez-vous vivre ici, au sommet de cette colline ?
— Pour regarder en bas. Et pour l’intérêt de Rod.
— Eh bien, je peux comprendre. Elle veut pouvoir s’asseoir devant ce feu et raconter à ses enfants l’histoire de grand-mère Catherine, qui a eu des jumeaux et les a distribués comme des bonbons : un pour sa gouvernante, un pour l’ex-mari de sa gouvernante… Et l’histoire de grand-père Leslie, qui détestait voir l’arrière-grand-père Peyton s’assurer qu’il ne toucherait jamais l’héritage… Ah ! Et aussi l’histoire du demi-oncle Steven, qui avait été marié avec maman !
— Ça suffit, Susan, l’interrompt Steven.
Mais Susan continue :
— Moi, je trouve ça charmant. Un passé charmant. Madame Harrington, qu’essayez-vous de prouver ? Vous avez l’argent du grand-père de Steven. Pourquoi trouvez-vous nécessaire d’en rajouter ?
— Susan…
— J’ai une suggestion, poursuit Susan. Si vous tenez tant à vivre au manoir Peyton, pourquoi ne pas vous acheter une autre colline et y construire une copie conforme de cette maison ?
Steven se tourne vers son ex-femme.
— Mais ce ne serait pas la même chose, n’est-ce pas, Betty ?
Betty comprend qu’elle n’obtiendra pas ce qu’elle est venue chercher. Elle s’en va. Steven referme la porte derrière elle.
— Rodney ne peut pas avoir changé d’avis sur cette maison, dit-il. Elle lui rappelle trop de mauvais souvenirs. Surtout une forme d’emprisonnement. Une gigantesque prison.
Susan s’approche de lui et se love contre lui.
— Laisse-moi te dire une chose, mon cher, à propos du sexe faible : les femmes veulent toujours le beurre et l’argent du beurre. Et toi, mon cher, tu te tiens sur son chemin.
Steven termine son verre.





