Episode 383

lundi 30 octobre 1967

L’audience 

Steven Cord passe une longue nuit agitée. De même qu’Adrienne Van Leyden. Pour Adrienne, le fait que Steven soit seul dans son bureau, et sans doute vulnérable, est une opportunité. Pour Steven, son isolement est une torture. Quelques heures auparavant, il a vu sa femme, Betty, quitter le Colonial Post Inn avec Rodney Harrington. Ils ressemblaient à deux jeunes gens sortant ensemble.

Steven regarde par la fenêtre de son bureau. 


Adrienne vient voir Steven à son bureau. Elle entre et éteint la lumière.

— Quelqu’un veut jouer au chat et à la souris ? susurre-t-elle. 

Steven affiche un air indifférent. 

— Trouve-toi un autre joueur.

— Ne me dis pas que tu es trop vieux pour les jeux.

— Rentre à la maison, Adrienne.

Adrienne imite Marlène Dietrich :

— J’ai un travail à faire.

Steven prend son dictaphone.

— Mémo pour le veilleur de nuit, à la fin de chaque journée de travail, assurez-vous que la porte de ce bâtiment reste fermée. Trop de personnes indésirables vagabondent comme elles le veulent.

— On m’a traité de tous les noms, mais jamais d’indésirable.

— Eh bien considère que c’est une première.

— Plein de travail et pas de place pour le jeu rend Steven… très impressionnant. As-tu fait tes devoirs pour demain ?

— Je viens juste de terminer.

— Tu avais fini avant même de commencer.

—  Redis-moi ça après l’audience.

— Il sera trop tard alors.

— On verra.

— C’est toi que l’on va traiter d’incapable, pas Martin Peyton.

—  Est-ce un fait, ou bien un vœu de ta part ?

Adrienne prend une voix d’homme pour imiter Steven :

— Adrienne Van Leyden à la barre. Tu me donnes un aperçu ?

— Désolé, seulement une performance.

— Le procureur gardera ses yeux rivés sur le visage du témoin.

— Tu pourrais porter un bikini, Adrienne, ça ne ferait aucune différence.

— Oh, tu veux parier ?

— Tout ce que tu veux.

— Tu vas tout perdre.

— C’est vite dit.

— Steven, je ne veux pas couler mon navire en témoignant contre Martin Peyton. Même pour quelqu’un d’aussi attirant, stimulant et pur que toi.

— En fait, tu n’as pas le choix. Tu devrais aller dormir, tu as les traits tirés.

— Je maintiens ce que j’ai dit, Steven. Je peux tout laisser tomber. Le nom de Martin. Son argent. Tout. Tu n’as qu’un mot à dire.

— Oh, j’aime ça. Sincère, humble. Garde ça pour demain.

— Elle ne mérite pas tout ça. Tu ne le vois donc pas ? C’est une petite fille gâtée qui n’est partie de rien et qui se croit au sommet de l’échelle sociale.

— Betty est ma femme…

— … Mais c’est moi que tu veux.

— … et elle va rester ma femme, parce qu’elle m’aime.

— C’est pour cela que tu me punies ? Tu me considères comme mauvaise et immorale ?

— Betty est la seule femme que je veux.

— Vraiment ? Est-ce son nom que tu griffonnes sur ton bloc note ? Tant de travail et pas de place pour le jeu.

— Ne te maquille pas demain. Ou alors juste un peu de rouge à lèvres. Une simple robe, de préférence noire. Et ne la porte pas trop haut au dessus des genoux. Ça te ferait passer pour quelqu’un de trivial. Et pas de lunettes noires. Les gens qui portent ce genre de lunettes donnent l’impression de se cacher derrière elles. Même quand elles disent la vérité, on a tendance à penser qu’elles mentent. Fin de la consultation.


Dans le couloir de l’hôpital, à l’étage de la maternité, Rita regarde les bébés à travers la vitre prévue à cet effet. Le Dr Rossi l’aperçoit et la rejoint. Rita lui dit qu’elle n’est pas sûre de savoir si elle veut une fille ou un garçon. 

— Vous allez être une mère impossible, plaisante le médecin. 

Il pense que l’enfant sera gâté et entouré de tout l’amour possible. Rita s’inquiète pour la suite de sa grossesse et Michael la rassure. Il a vu ses derniers tests et elle est en grande forme. Elle doit faire un effort pour arrêter de s’inquiéter, ne pas faire d’effort et tout ira bien.


Au colonial Post Inn, le garçon d’étage apporte un plateau à Betty, mais Steven intercepte le plateau et va l’apporter lui-même. Il lui dit à nouveau qu’il voudrait la voir à ses côtés au cours de l’audience. Betty n’a pas prévu d’y aller. Il insiste, ouvre le placard pour qu’elle prenne une robe. L’audience commence dans vingt minutes. Il veut qu’elle écoute ce qui va se dire au procès. 

Il lui tend une robe verte, qu’elle jette par terre. Il la récupère tout en toisant Betty du regard, et la lui tend à nouveau. 

— Je n’ai pas l’intention de quitter cette pièce, martèle Betty. 

Steven lui dit qu’elle doit se dépêcher de mettre la robe, ils vont être en retard. Betty capitule, mais pour marquer son mécontentement, elle remet la robe verte à sa place et prend un tailleur gris qu’elle juge plus adéquate pour la situation. Elle va dans l’autre pièce pour se changer.


Au tribunal, Peyton est avec son vieil avocat, William Kennerly. Ce dernier ne cache pas son inquiétude quant à l’issu de l’audience. De plus, il n’a jamais caché sa désapprobation sur l’idée de son mariage avec Adrienne. 

Peyton lui assure qu’il a toujours ses facultés mentales et que sa mémoire est bonne. Il n’y aura pas de problème. Peyton lui confie qu’il n’a jamais eu l’intention de se marier avec Adrienne. Kennerly en perd son latin.

Dans la salle d’audience présidée par l’honorable juge Irwin A. Chester, le greffier tend une bible sur laquelle Mme Charles Foster pose sa main droite. 

— Jurez-vous solennellement de dire la vérité, toute la vérité et rien d’autre que la vérité, avec l’aide de Dieu ?

— Je le jure. 

Kennerly se penche vers son client :

— Vous la connaissez ?

—  Je ne l’ai jamais vu auparavant, murmure Martin Peyton. 

Steven se lève et commence à interroger le témoin :

— Merci d’être venue, madame Foster. Je sais que ce n’est pas facile pour vous. Et quelle épreuve cela va être… Etes-vous mariée ?

— Je l’étais.

— Est-ce que votre mari est décédé ?

— Non. Nous sommes divorcés.

— Oh, je suis désolé. Un divorce est toujours dévastateur et souvent le moyen le plus inutile de résoudre certaines difficultés. Pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé ?

—  Mon mari était quelque peu connu comme un chasseur accompli.

— Voulez-vous dire par là qu’il voyait d’autres femmes lorsque vous étiez mariés ?

— Oh, il était discret, mais persistant.

Kennerly objecte :

— Votre Honneur, cela n’a absolument rien à voir avec cette affaire d’incompétence.

— Je dois l’accorder, monsieur Cord. Votre témoin doit témoigner directement sur l’affaire en question.

Steven opine :

— Je vous l’accorde, Votre Honneur. Cependant, j’arrive au fait.

— Faites, monsieur Cord.

— Vous avez déclaré que votre mari voyait d’autres femmes à l’époque où vous étiez mariés. Madame Forster, qu’avez-vous fait ?

— Eh bien, lorsque j’en ai eu assez de cette situation, après 17 ans, j’ai décidé de demander le divorce. Mais Charles ne voulait pas en entendre parler. Il était parfaitement satisfait de sa vie. Vous savez, Charles avait un grand appétit.

— Qu’avez-vous fait ?

— J’ai décidé de nourrir cet appétit. Avec quelque chose pour laquelle il ne pouvait pas résister.

— En d’autres mots, vous avez engagé quelqu’un pour compromettre votre mari dans le but d’obtenir le divorce.

Mme Foster hoche la tête :

— Et d’obtenir un arrangement. Si j’avais reçu un seul dollar à chaque infidélité de Charles, je serais une femme très riche.

— Comment avez-vous trouvé cette personne ?

— Grâce à une agence de détectives privés.

— Est-ce que la personne que vous avez engagé est dans cette salle ?

— Oui.

— Pouvez-vous nous la montrer ?

Mme Foster pointe un index sur Adrienne :

— C’est elle. C’est cette femme.

— Veuillez enregistrer que le témoin désigne Adrienne Van Leyden.

— Son nom à l’époque était Holland, précise le témoin. 

— Que s’est-il passé ?

— Elle a été d’accord. Et puis elle a décidé de jouer des deux côtés du tableau.

— Pouvez-vous être plus explicite ?

— Oh, avec plaisir. C’était une femme avide. Elle n’en avait jamais assez. Elle voulait plus d’argent. Elle a fait chanter Charles en le menaçant de tout me raconter, alors que c’est moi qui l’avait engagée.

— Voulez-vous dire par là qu’elle vous a menti ?

— Elle a menti à nous deux. Les paiements que nous devions lui faire nous ont contraint à la banqueroute. Je me suis retrouvé avec un homme brisé et une montagne de dettes. Je ne m’en suis sorti que deux ans plus tard. Mais j’ai dû travailler dur pour rembourser mes dettes.

— Merci, madame Foster.

Mme Foster se lève et retourne au fond de la salle d’audience. Steven s’éclaircit la voix :

— J’appelle maintenant Adrienne Van Leyden à la barre.

Adrienne s’installe tandis que le greffier arrive avec la Bible.  

— Jurez-vous solennellement de dire la vérité, toute la vérité et rien d’autre que la vérité, avec l’aide de Dieu ?

— Je le jure. Steven peut maintenant commencer :

— Que faites-vous à Peyton Place, madame Van Leyden ?

—  Je crois que vous le savez déjà, Steven.

— Rafraîchissez-moi la mémoire.

—  Je suis la fiancée de Martin Peyton.

— L’étiez-vous avant votre arrivée ?

— Non.

— Qu’est-ce qui vous a amené ici ?

— M. Peyton m’a gracieusement invitée chez lui. Lui et mon mari étaient amis.

— Combien vous a-t-il payé pour devenir sa fiancée ?

 Le juge croit bon d’intervenir. 

—  Monsieur Cord, je vous avez déjà averti sur ce genre de question.

Kennerly en rajoute :

— Votre Honneur, j’ai vraiment beaucoup de mal à faire la connexion entre ce type de questions et notre affaire.

— Nous sommes deux, fait le juge.

Steven ne se laisse pas démonter pour autant et explique :

— J’ai l’intention d’établir, Votre Honneur, que Mme Van Leyden a été invitée ici par Martin Peyton dans le but express de détruire mon mariage, afin qu’il puisse valider son bizarre, excentrique et amoral testament. À savoir la mariage de ma femme avec son petit-fils, Rodney Harrington.

— Je vais vous laisser continuer, monsieur Cord, décide Chester. Mais allez au but, s’il vous plaît. Objection rejetée.

— Comment vous décririez-vous, Mme Van Leyden ?

—  Je suis une femme au foyer.

— Et avant cela ?

— J’ai fait différentes choses.

— Soyez plus précise, s’il vous plaît.

— Eh bien, quand j’avais cinq ans, j’étais au jardin d’enfants, puis j’ai obtenu mon premier diplôme…

— Est-ce que le nom de Richie Taeger vous dit quelque chose ?

— Non, je ne vois pas.

— J’ai la photocopie d’un rapport d’une agence de détectives privés sur Richie Taeger et ses associés. Voulez-vous s’il vous plaît me lire le nom d’un des associés. Celui-ci.

Adrienne regarde le rapport et se force à dire :

— Adrienne Holland.

— Eh bien, n’est-ce pas une coïncidence ? Vous avez toutes les deux le même prénom. Quel est votre nom de jeune fille, Mme Van Leyden ?

— Holland.

— Quel était exactement votre travail avec Richie Taeger ? 

— Nous étions simplement amis.

— Suffisamment amis pour qu’il vous paie un loyer de 450 dollars par mois pour un appartement ?

— Non.

— J’ai les photocopies des quittances de loyer, Mme Van Leyden.

— C’était un prêt.

— Oui, je peux imaginer comment vous l’avez remboursé en retour.

— Rayez cette phrase, ordonne le juge au greffier. 

— Richie Taeger n’était-il pas le premier « fournisseur de filles » dans des réceptions particulières de New York ? Et n’étiez-vous pas sa meilleure marchandise ?

— Objection ! s’insurge l’avocat de Peyton. 

—  Accordé !

Steven poursuit : 

— Alliez-vous à la plupart de ces réceptions lorsque vous étiez à New York, Mme Van Leyden ?

— À quelques unes.

— Étiez-vous à celle où une de vos associée a eu une overdose de drogue et s’est retrouvée tout droit à la morgue ?

— Je ne m’en souviens pas.

— Elle avait 19 ans. Madame Van Leyden. Cela ne me ferait pas plaisir de devoir lire le rapport de police sur cette réception.

— Non ?

— Est-ce que Richie Taeger ne vous a pas introduit dans ce business ?

Kennerly objecte de nouveau.

— Comme professionnelle, ajoute rapidement Steven avant que le juge ne se prononce sur l’objection.

Kennerly est hors de lui : 

— Votre Honneur, il n’est pas question de faire le procès du témoin ici. Le but de cette audience est de déterminer la compétence de mon client.

— Votre client a engagé cette femme pour détruire mon mariage, affirme Steven haut et fort.

Le juge n’est pas impressionné : 

— Monsieur Cord, vous avez beau avoir une voix forte, elle ne m’atteint pas.

— Je soutiens que la seule différence entre une fille de luxe qui prend 100 dollars la nuit, et un bracelet de 10.000 dollars d’un vieil homme sénile, c’est le prix.

— Voilà des accusations très sévères.

— Je crois pouvoir les faire corroborer, Votre Honneur. Je pose la question à Mme Van Leyden. Est-ce que Martin Peyton vous a engagé pour briser mon mariage ?

— Non, pas du tout, affirme Adrienne.

— Est-ce que quelqu’un vous a engagé pour briser mon mariage ?

— Rayez ceci, dit de nouveau Chester. Le témoin n’a pas à répondre.

— Merci, madame Van Leyden, dit Steven pour terminer l’interrogatoire.

— Le témoin peut se retirer, fait Chester. Vous avez été d’une grande aide.

Il se passe alors quelque chose d’inattendu. Martin Peyton s’exprime : 

— Reste où tu es, Adrienne.

— Monsieur Peyton…, prévient le juge. 

— Reste où tu es, répète le vieil homme. Il lui a donné les moyens de démarrer une nouvelle vie. Et j’ai l’intention de continuer.

— Monsieur Peyton, s’il vous plaît.

Martin ignore le juge et se tourne vers son petit-fils : 

— Regarde-toi Steven Cord, puis jette la première pierre. Ou bien es-tu trop occupé à vouloir mettre la main sur mon argent avec tout ce cirque. Allez, répond ! Ou bien tu as trop honte de me donner une réponse.

— Est-ce votre cas, monsieur Cord ? s’enquiert le juge. 

Steven est mis devant le fait accompli, et ne peut pas nier.

— C’est mon cas.

Le juge frappe avec son marteau.

— Le témoin peut se retirer. L’affaire est rejetée. 

Steven est anéanti. Tout le monde quitte la salle. Betty se lève. Il veut lui parler, mais elle tourne la tête et s’en va. Steven reste seul dans une salle d’audience vide, avec tout le poids du malheur sur ses épaules.


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