Lundi 21 novembre 1966
Le malaise
Le froid amer de l’automne envahit Peyton Place. C’est avec ce soudain retournement de saison que Martin Peyton est descendu de sa maison de la colline. L’entrée de sa limousine dans le square provoque un événement extraordinaire. L’homme est le symbole de la ville qui a appartenu et a été dirigée par ses ancêtres. Cet homme, Martin Peyton, fait une rare apparition en public. Il va témoigner en faveur de l’accusation dans l’audience préliminaire de Lee Webber, accusé de meurtre sur la personne d’Ann Howard. Martin Peyton a passé la plupart de ses années à éviter des questions. Des questions sur sa vie privée, sur son contrôle de la ville. Sur ses manipulations. Maintenant, le procureur John Fowler le force à se soumettre à un interrogatoire. Martin Peyton sait que ses réponses peuvent déterminer le chemin d’innombrables vies pendant les nombreuses années à venir.
Peyton se fait conduire dans son imposante limousine par Thomas, son chauffeur. Ce dernier l’aide à descendre du véhicule. Le vieil homme évite la caméra d’un journaliste en tapant sur l’appareil avec sa canne. Martin se dirige vers le tribunal.
Rodney salue son grand-père à l’intérieur du tribunal et l’invite à s’asseoir à ses côtés. Il offre à son grand-père quelque chose à boire, comme de l’eau. Mais Martin préfère un brandy.
John Fowler offre au vieil homme un verre d’eau. Peyton est agacé de voir que tout le monde veut lui faire boire de l’eau.
Rodney va téléphoner au Dr Rossi pour lui dire que Martin est déjà au tribunal.
Steven, de son côté, parle avec Betty. Ensuite, l’avocat demande à parler à Fowler. Il lui dit qu’il ne ratera pas l’occasion de contre-interroger Peyton.
Rita revient de la réserve lorsque Norman entre au drugstore, portant pas moins de huit livres scolaires. Il demande à Rita de garder les livres et de ne pas renverser de moutarde dessus. Il ne voudrait pas en tirer un mauvais prix lorsqu’il les revendra le semestre prochain.
Rita lui fait remarquer qu’il a séché un cours. Il avait prévu d’aller au tribunal, puis finalement a changé d’avis et a préféré venir voir Rita au drugstore.
Norman lui dit qu’il veut former une famille avec elle. Rita encourage Norman à montrer du respect pour sa mère en allant au tribunal soutenir moralement son grand-père.
Après tout, Peyton est le père de sa mère. Norman sourit et embrasse Rita.
Dans la salle d’audience pleine à craquer, Peyton est installé à la barre des témoins. Chris est assis à la droite de Sandy.
Martin Peyton prête serment. Fowler se lève et s’approche du patriarche.
— Déclinez votre identité, je vous prie.
— Martin Peyton.
— Monsieur Peyton, depuis combien de temps habitez-vous à Peyton Place ?
— Quelle question stupide ! s’énerve déjà le vieil homme.
Fowler ne se laisse pas déstabiliser.
— C’est la routine, monsieur Peyton.
— C’est une routine stupide !
— Je vous saurai obligé de répondre à la question. Depuis quand habitez-vous ici ?
— Je suis né à Peyton Place. J’ai vécu ici toute ma vie, excepté lorsque ma santé précaire exigeait que je réside à Boston.
— Connaissez-vous le défendeur, Lee Webber ?
— Si je le connais ?
— L’avez-vous déjà rencontré ?
— D’une certaine façon, oui.
— Et vous êtes conscient du fait que Lee Webber est accusé du meurtre de Ann Howard ?
— Bien sûr que je le suis. Pour un procureur, vous posez des questions remarquablement ineptes.
Le public se met à rire. Le juge frappe son marteau à quatre reprises. Fowler reprend :
— Monsieur Peyton, nous avons pu établir, d’après les témoignages reçus auparavant à cette Cour, que Ann Howard était chez vous peu de temps après qu’elle a été retrouvée morte au pied de la falaise. À votre connaissance, est-ce exact ?
— Oui.
— Savez-vous ce qu’Ann Howard faisait dans votre maison ?
— Ann Howard est venue voir ma gouvernante, Mme Cord.
— Hannah Cord ?
— Mme Hannah Cord, acquiesce Martin.
— Et maintenant, puis-je vous poser une autre remarquable question inepte ? Depuis combien de temps Mme Hannah Cord est-elle votre employée ?
— Mme Cord travaille pour moi depuis bientôt 30 ans.
— Serait-il correct de dire que vous la connaissez parfaitement bien ?
— Vous pouvez faire cette supposition.
— Est-ce le cas, monsieur Peyton ?
— Monsieur Fowler, je viens juste de vous informer que Mme Cord est mon employée, et qu’elle réside dans ma maison, depuis un temps presque égal à votre âge. Vous ne faites preuve d’aucune capacité.
— Je ne suis pas en procès, monsieur Peyton.
— Mais vous êtes devant la Cour. Tout comme moi.
— Est-ce que Mme Cord a toujours été une employée digne de confiance ?
— Oui.
— Et pendant toutes ces années, pouvez-vous dire qu’elle a fait preuve d’un caractère stable ?
Steven intervient :
— Objection, l’avocat influence le témoin.
— Retenue, annonce le juge Chester. Vous n’avez pas à répondre à cette question, monsieur Peyton.
— Comment décririez-vous le caractère de Mme Cord ? poursuit John.
— Je le décrirais comme un caractère stable.
Cette fois, Steven se lève.
— Objection !
Le juge frappe avec son marteau à cinq reprises consécutives pour calmer les spectateurs dans la salle.
— Le témoin n’est pas, à ma connaissance, qualifié pour donner un jugement sur la stabilité émotionnelle de quiconque, explique l’avocat de Lee.
— Objection rejetée, monsieur Cord. Cette Cour a le sentiment que cette relation de trente ans est suffisante pour que le témoin puisse entreprendre une description générale de la personnalité de Mme Cord.
John peut donc continuer :
— Monsieur Peyton, vous maintenez que le jour de sa mort, Ann Howard est venue chez vous voir Mme Cord. Pourquoi Ann Howard est-elle venue voir Mme Cord ce jour-là ?
— Parce qu’apparemment, Ann Howard venait juste d’apprendre qu’elle était la fille de Mme Cord. Ann Howard est venue voir sa mère.
— Et comment savez-vous cela, monsieur Peyton ?
— Parce que j’étais là, dans la maison. Je les ai entendues parler.
— Vous les observiez ?
— Oui.
— Pouvez-vous décrire à la Cour ce que vous avez exactement vu ?
— Décrire ce que j’ai vu ? (Il se tourne vers le juge : ) est-ce nécessaire ?
Fowler répond à la place du juge :
— Vous devez répondre aux questions, monsieur Peyton.
— Eh bien, ce que j’ai vu n’avait pas beaucoup d’importance. Deux femmes réunies. Leurs yeux étaient rouges, les mouchoirs mouillés par les larmes d’une mère et d’une fille. Elles étaient maladroites l’une envers l’autre. Mais qui ne l’aurait pas été en de telles circonstances ? Elles étaient embarrassées par la situation. Il y avait des larmes, beaucoup de larmes. Une mère et une fille qui se retrouvent après tant d’années a de quoi profondément toucher. Mais un événement qui n’a pas d’importance au regard de la mort d’Ann Howard.
— Alors d’après vous, monsieur Peyton, Ann Howard n’était pas émotionnellement perturbée lorsqu’elle a quitté votre domicile ce jour-là ?
— Permettez-vous cette question, monsieur Cord ? intervient le juge.
Steven secoue la tête :
— Je n’ai pas d’objection, Votre Honneur.
Le Dr Rossi entre dans la salle et s’assoit à côté de Rodney.
— Comment va-t-il ? s’enquiert le médecin auprès du jeune homme.
— Jusqu’à présent, il semble aller bien, murmure Rodney.
John répète sa question.
— Monsieur Peyton, d’après vous, Ann Howard était-elle émotionnellement perturbée lorsqu’elle a quitté votre domicile ce jour-là ?
— D’après moi, monsieur Fowler, Ann Howard était émotionnellement épuisée. D’après moi, Ann Howard était prête pour un bain chaud et une bonne nuit de sommeil.
— Merci, monsieur Peyton. Je n’ai plus de questions, Votre Honneur.
— Voulez-vous contre-interroger le témoin, monsieur Cord ? s’enquiert Chester.
Steven se lève. Son grand moment est arrivé.
— Oui, Votre Honneur. J’aimerais beaucoup contre-interroger le témoin.
Au même moment, Peyton pose une main sur sa poitrine, et dans une grimace horrible, a le souffle coupé. Le juge s’inquiète :
— Monsieur Peyton, est-ce que ça va ?
Martin ne peut pas parler, il émet un son glauque. Le Dr Rossi vient au secours de Martin.
— Doucement, relaxez-vous.
— J’aimerais m’étendre, murmure Martin.
Mike se tourne vers le juge.
— Votre Honneur, pourrais-je l’amener dans votre bureau, s’il vous plaît ?
— Bien sûr.
Mike s’adresse à Rodney :
— Va chercher mon appareil ECG, il est dans ma voiture.
Le juge frappe avec son marteau.
— La Cour se retire pour quinze minutes.
À la table de l’accusation, Lee s’agite.
— Monsieur Cord, j’aimerais beaucoup savoir ce que je vais retirer de tout cela ?
— Vous ? s’étonne Steven.
— Oui, moi. Je suis le type qu’ils veulent descendre. Vous avez oublié ça ? Cord, n’essayez pas de m’avoir ou bien…
— Ne me menacez pas. N’essayez jamais de me menacer. Est-ce que vous pensez que j’aime m’asseoir à côté de vous à cette table ?
Hannah est toujours assise dans le public, elle contemple la scène.
Martin est emmené dans le bureau du juge, où Michael Rossi l’examine. Il lui verse un verre d’eau.
— Tenez, buvez ceci.
— Merci, docteur.
— Ressentez-vous une douleur ?
Mike place son stéthoscope autour de son cou.
— Non, non. Seulement une raideur dans la poitrine. J’aurais dû vous écouter, docteur.
Le médecin place son appareil à tension autour du bras de Peyton.
— Quand était-ce ?
— Oh, l’autre jour lorsque vous avez dit qu’une personne dans mon état ne devrait pas apparaître dans cette salle d’audience.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais simplement que vous ayez une visite médicale avant par précaution, c’est tout.
— Vous aviez raison.
— Bien, voyons voir ce que c’est.
Rossi prend la tension de Martin.
— Vous êtes si déterminé à aller à la barre, je vais voir si vous êtes capable d’y retourner.
Betty et Steven sont dans le couloir.
— Il fait semblant, assure Steven.
— Est-ce que tu en es sûr ?
— Il a tout simulé, je le parierais.
— Steven, peux-tu te permettre de perdre ce pari ?
— Je vais aller le voir et je lui ferai avouer son bluff.
— Steven, même s’il bluffe maintenant, tu peux faire avoir à M. Peyton une vraie crise cardiaque si tu le pousses à bout avec tes questions.
— « Vas-y doucement avec le pauvre vieil homme, utilise des gants avec lui. » Non, Betty. C’est ce qu’il espère. Avoir sa vie sur ma conscience.
— Ça peut arriver. C’est un vieil homme malade.
— C’est un vieux démon, n’oublie pas ça. Je ne veux pas sa mort. Non, je veux au contraire que M. Peyton vive de nombreuses années pour qu’il puisse se rappeler la journée mémorable qu’il va passer.
— Tu risques de courir à ta perte Steven. Et c’est tout ce qui m’importe. Pas parce que tu vas détruire M. Peyton, mais parce que tu vas te détruire toi-même.
— En essayant de faire le plus difficile contre-interrogatoire de ma carrière ?
Leslie se dirige vers eux.
— Je suis sûr que vous vous en sortirez bien, dit-il. Peyton est suffisamment bien pour revenir à la barre.
— Nous le savons aussi bien que vous, monsieur Harrington, déclare Betty.
— Je suppose que vous avez dû en entendre parler.
— Nous n’avons rien entendu.
— Ce vieux fraudeur. Il vous a dupé, Steven. Il a pensé qu’il pouvait éviter vos questions.
Betty s’énerve :
— Monsieur Harrington. Mon mari n’est pas l’avocat général et M. Peyton n’est pas le défendeur.
— Bien sûr que non, Betty. Mais une opportunité comme celle-là ne se présente pas tous les jours.
— J’ai l’intention de défendre au mieux les intérêts de mon client, monsieur Harrington.
— Un homme comme vous peut monter deux chevaux en même temps sans tomber. Cela demande beaucoup d’agilité. Mais vous pouvez vous en sortir. Je vous ai déjà vu en action auparavant.
— Au procès de votre propre fils, monsieur Harrington, dit Betty. Auriez-vous demandé à Steven de monter deux chevaux, s’il défendait Rodney à la place de Lee Webber ?
Leslie esquive la question.
— Bonne chance, Steven.
Il s’en va. Betty se tourne vers son mari.
— Steven, j’espère que tu as entendu ce que je t’ai dit.
— La loi sera rendue, Betty. Et si ce n’est pas la loi, au moins ce sera la justice.
Retour dans le bureau du juge, où Michael utilise son appareil à ECG portable sur Martin Peyton afin de lui faire un électrocardiogramme. Il en conclut qu’il n’y a rien d’alarmant. L’ECG confirme son optimisme. Martin peut retourner à la barre des témoins.
Fowler et le juge Chester retournent au bureau du juge et parlent avec Martin pour voir s’il est prêt à reprendre son témoignage. Fowler offre à Peyton une seconde opinion médicale.
Dans la salle d’audience, Hannah demande à aller voir Martin dans le bureau du juge. Le juge Chester lui accorde ce droit.
Elle parle brièvement en privé à Martin et lui confie sa peur. Elle veut absolument que le vieil homme déclare ne pas être en état de poursuivre l’interrogatoire. Mais Martin refuse :
— Il faut être au-dessus de ça, lui répond-il.
Jack Chandler (dont c’est ici la première apparition dans le feuilleton) conduit sa Ford rouge 1957 et se gare directement derrière la limousine de Peyton. Il grimpe les 6 marches de l’escalier du Town Hall deux par deux et pénètre à l’intérieur du bâtiment. Il passe devant la salle d’audience où siège l’audience préliminaire de Lee Webber et se rend au poste de police.
À la réception, il dit simplement à l’officier de police Walker :
— Je viens pour Rachel Welles.
Walker lève la tête vers l’homme.
— Et vous êtes ?
Chandler pousse un soupir.
— OK, je m’appelle Chandler. J’ai une ferme à Hastings Valley. Je suis venu chercher Rachel Welles, ma nièce.





